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Extrait de « LES PETITS ENFERS DE DAVID LORENTZ », de Hervé Loyez :
«
Au petit jour un taxi nous ramène à l'hôtel, j'essaie de faire le bilan mental de la soirée. J'ai l'impression d'avoir vécu, comme dans un clip, une nuit saccadée, hachée par la succession, sur un rythme rapide, éblouissant et infernal, des lieux que nous avons fréquentés, des personnes rencontrées, et de nos folles attitudes. Les idées se brouillent dans ma tête. Ce garçon qui se penchait sous un robinet grand ouvert pour rafraîchir sa nuque, est-ce aux toilettes de la Sound Factory, temple de la House Music, dans un bar de Christopher Street, ou dans un appartement privé de la 33ème rue, où se donnait une soirée intitulée "Rites of winter", que j'ai glissé mes doigts sous sa chemise, palpé ses pectoraux, senti battre son cœur ? Combien de temps a duré le baiser que m'a donné Jorand après la première ligne de cocaïne ? C'était sur un trottoir où nous faisions la queue pour entrer dans une boîte, les voitures défilaient sous la pluie, un vieil infirme fouillait dans une poubelle, je lui ai jeté cinquante dollars. A cinq heures du matin sur les quais de l'Hudson un mec hideux m'a supplié de l'enculer. Je grelottais, je venais d'être éclaboussé par une voiture, "Vas-y, ça va te réchauffer" m'a dit Jorand. L'autre me tend une capote, de marque américaine. Semblant taillée pour Hercule elle ne serre pas assez mon sexe, et je constate, au bout de quelques va-et-vient, qu'elle est restée dans son cul. Il la retire avec ses doigts, il a l'air malin. Jorand plié en deux. Je mets un condom français, j'ai l'impression d'être à Pigalle chevauchant une vieille pute. Le petit monstre, qui s'est placé derrière moi, meurtrit mes seins et me fait mal. Je ne dis rien. Je ferme les yeux, j'aperçois ma grand-mère, morte depuis deux ans. Elle me regarde du haut de l'Empire State Building. "Polisson !" Je n'ai plus envie et me retire. L'Américain, qui aurait bien voulu jouir, continue de tendre son cul. Il m'insulte quand il comprend que c'est fini. Il a l'accent de Brooklyn. J'ôte la capote- maculée-, je lave mes mains dans une flaque. Jorand, l'air absent, fume une cigarette. Je pense au petit garçon que j'ai été. Nous retournons en boîte, je veux absolument me désinfecter les doigts au savon. En attendant le taxi pendant cinq bonnes minutes j'ai regardé Jorand d'un air peu amical, mais au moment de monter je n'ai pu m'empêcher de lui dire "Je suis ta chienne".
Jorand me gratifie d'un bisou furtif, et se tourne pour dormir. Rideau. Aurais-je perdu mon aura ? J'aimerais ne plus penser.
Mis le réveil à onze heures. Je compte profiter de ce dernier après-midi- nous partons demain- pour montrer la ville à Jorand. J'ai toutes les peines du monde à le faire se lever. En descendant vers l'Empire State Building, je lui fais faire un crochet par la 43ème rue : "Tiens, c'est là que j'ai habité. Au numéro 333". Il reste muet. Est-ce parce qu'il sent, dans mon attitude et ma voix, qu'il lui faudrait s'attendrir ? Rétrospectivement je lui donne raison d'un silence qui, sur le moment, m'horripila. Jorand trouve que New York est une ville sale ; je m'étonne qu'il n'en distingue pas la poésie noire, anti-esthétique, qu'il n'en soit pas au moins troublé, lui l'adepte des nuits sombres. Il s'anime, au large de Battery Park, sur le ferry qui nous emporte jusqu'à Staten Island, quand son regard découvre à la tombée du jour l'imbrication des lumières entre le ciel et l'eau, dont la même teinte obscure semble ne plus faire qu'un élément unique. Vers neuf heures nous repassons à l'hôtel pour nous changer ; pas même le temps de faire l'amour, déjà nous devrions être au "Terrace", un restaurant très chic, service français, où j'ai réservé hier deux places. Non loin, le "Washington Bridge" illuminé empourpre nos visages. Je commande en français, mais le maître d'hôtel s'affole ; j'avais cru qu'il parlait notre langue quand il a dit, avec toutefois un fort accent : "Par ici Messieurs". Ce n'était sans doute qu'une formule de politesse du plus haut raffinement et programmée pour l'accueil. Soudain, je me mets à parler de ma difficulté à vivre, de l'écriture, de Barbara et d'Adriana. Jorand écoute poliment. Je le sens mal à l'aise. Serait-ce que cet argent "facile" et ma présence trop continue le gênent ? Il me regarde et sourit. Je crains que ce sourire ne signifie : "Au fond, qu'avons-nous à nous dire ?" © »
Hervé Loyez, 1958-1993, écrivain, auteur de "Le voyage à Alba", "Les enfants de la folie" (extrait paru dans le nº8 de la revue "Les hommes sans épaules"), "Les petits enfers de David Lorentz", "Quand nous serons à Mukallâ", et "L'Outarde" (paru dans la revue "Le serpent à plumes", nº26)
Extrait du « journal » de Mark Anguenot Franchequin :
« Que faire pour sortir de cette logique du spectacle à laquelle nous pousse le regard des autres ? Que faire pour être authentique et cesser d'être en représentation permanente juste pour remplir un rôle ?
Je sens de plus en plus que je deviens une question et un vrai poids pour moi-même d'abord et pour les autres ensuite. C'est terrible, tu sais, la pression de chaque jour qui passe. C'est terrible de savoir qu'il va sans doute me manquer du temps pour approfondir tout ça et mener une réflexion sur mon expérience de la vie et mon histoire. C'est terrible de savoir que, finalement, l'on dispose de bien peu de temps pour essayer de comprendre quelque chose et qu'une vie ne suffit jamais pour convaincre les autres de notre existence...
Pourquoi donc avons-nous besoin des autres pour croire à ce qu'on fait ?... Réussir sa vie, ça doit sans doute consister à devenir soi-même. À ne pas attendre le consentement des autres..., l'approbation populaire qui ne veut surtout pas des gens qui crient, des gens qui dérangent, qui font désordre dans le terrible ordre social...
Je ne sais pas. Je ne sais plus. Je n'ai jamais su. J'ai cette impression d'avoir tout à découvrir de nouveau. Je me mets de mieux en mieux à comprendre la mentalité des déportés et tout le travail de Michael Pollak sur ce sujet ainsi que celui de Primo Levi. En ce moment, je relis "La Nuit" d'Elie Wiesel. Petit livre de 150 pages qui empêche de dormir...
Se sauver au travers des autres et grâce à eux. Ça ressemblerait à du découragement et ça ne me plaît pas... Il faut vivre et se révolter. Résister au temps. Mais comme je me sens faible et impuissant dès que je pense au temps qu'il me reste. J'ai l'âme et l'esprit affamés. Je crève de vie, comme on dit : "je crève de faim"... © »
(Mark avait demandé que soit publié dans Libération le communiqué suivant : « Mark Anguenot-Franchequin, né le 8 juin 1958 à Besançon, est décédé du sida après une longue lutte contre la maladie. Il nous a quittés sans honte et sans regret pour rejoindre la terre de ses racines.
La vie est injuste et dégueulasse. C'est un long voyage au bout de la nuit. J'ai beaucoup souffert, mais j'ai aussi connu le bonheur, l'amitié et l'amour.
L'existence est difficile mais on peut vivre quand même et on doit le faire, coûte que coûte. L'aventure en vaut le coup - Mark »)
Mark Anguenot Franchequin, 1958-1994, pionnier de la lutte contre le sida en France, il a notamment été à l'origine de Sida Info Service ; son journal est le témoin de son amour révolté de la vie

Jorand me gratifie d'un bisou furtif, et se tourne pour dormir. Rideau. Aurais-je perdu mon aura ? J'aimerais ne plus penser.
Mis le réveil à onze heures. Je compte profiter de ce dernier après-midi- nous partons demain- pour montrer la ville à Jorand. J'ai toutes les peines du monde à le faire se lever. En descendant vers l'Empire State Building, je lui fais faire un crochet par la 43ème rue : "Tiens, c'est là que j'ai habité. Au numéro 333". Il reste muet. Est-ce parce qu'il sent, dans mon attitude et ma voix, qu'il lui faudrait s'attendrir ? Rétrospectivement je lui donne raison d'un silence qui, sur le moment, m'horripila. Jorand trouve que New York est une ville sale ; je m'étonne qu'il n'en distingue pas la poésie noire, anti-esthétique, qu'il n'en soit pas au moins troublé, lui l'adepte des nuits sombres. Il s'anime, au large de Battery Park, sur le ferry qui nous emporte jusqu'à Staten Island, quand son regard découvre à la tombée du jour l'imbrication des lumières entre le ciel et l'eau, dont la même teinte obscure semble ne plus faire qu'un élément unique. Vers neuf heures nous repassons à l'hôtel pour nous changer ; pas même le temps de faire l'amour, déjà nous devrions être au "Terrace", un restaurant très chic, service français, où j'ai réservé hier deux places. Non loin, le "Washington Bridge" illuminé empourpre nos visages. Je commande en français, mais le maître d'hôtel s'affole ; j'avais cru qu'il parlait notre langue quand il a dit, avec toutefois un fort accent : "Par ici Messieurs". Ce n'était sans doute qu'une formule de politesse du plus haut raffinement et programmée pour l'accueil. Soudain, je me mets à parler de ma difficulté à vivre, de l'écriture, de Barbara et d'Adriana. Jorand écoute poliment. Je le sens mal à l'aise. Serait-ce que cet argent "facile" et ma présence trop continue le gênent ? Il me regarde et sourit. Je crains que ce sourire ne signifie : "Au fond, qu'avons-nous à nous dire ?" © »
Hervé Loyez, 1958-1993, écrivain, auteur de "Le voyage à Alba", "Les enfants de la folie" (extrait paru dans le nº8 de la revue "Les hommes sans épaules"), "Les petits enfers de David Lorentz", "Quand nous serons à Mukallâ", et "L'Outarde" (paru dans la revue "Le serpent à plumes", nº26)
Extrait du « journal » de Mark Anguenot Franchequin :

Je sens de plus en plus que je deviens une question et un vrai poids pour moi-même d'abord et pour les autres ensuite. C'est terrible, tu sais, la pression de chaque jour qui passe. C'est terrible de savoir qu'il va sans doute me manquer du temps pour approfondir tout ça et mener une réflexion sur mon expérience de la vie et mon histoire. C'est terrible de savoir que, finalement, l'on dispose de bien peu de temps pour essayer de comprendre quelque chose et qu'une vie ne suffit jamais pour convaincre les autres de notre existence...
Pourquoi donc avons-nous besoin des autres pour croire à ce qu'on fait ?... Réussir sa vie, ça doit sans doute consister à devenir soi-même. À ne pas attendre le consentement des autres..., l'approbation populaire qui ne veut surtout pas des gens qui crient, des gens qui dérangent, qui font désordre dans le terrible ordre social...
Je ne sais pas. Je ne sais plus. Je n'ai jamais su. J'ai cette impression d'avoir tout à découvrir de nouveau. Je me mets de mieux en mieux à comprendre la mentalité des déportés et tout le travail de Michael Pollak sur ce sujet ainsi que celui de Primo Levi. En ce moment, je relis "La Nuit" d'Elie Wiesel. Petit livre de 150 pages qui empêche de dormir...
Se sauver au travers des autres et grâce à eux. Ça ressemblerait à du découragement et ça ne me plaît pas... Il faut vivre et se révolter. Résister au temps. Mais comme je me sens faible et impuissant dès que je pense au temps qu'il me reste. J'ai l'âme et l'esprit affamés. Je crève de vie, comme on dit : "je crève de faim"... © »
(Mark avait demandé que soit publié dans Libération le communiqué suivant : « Mark Anguenot-Franchequin, né le 8 juin 1958 à Besançon, est décédé du sida après une longue lutte contre la maladie. Il nous a quittés sans honte et sans regret pour rejoindre la terre de ses racines.
La vie est injuste et dégueulasse. C'est un long voyage au bout de la nuit. J'ai beaucoup souffert, mais j'ai aussi connu le bonheur, l'amitié et l'amour.
L'existence est difficile mais on peut vivre quand même et on doit le faire, coûte que coûte. L'aventure en vaut le coup - Mark »)
Mark Anguenot Franchequin, 1958-1994, pionnier de la lutte contre le sida en France, il a notamment été à l'origine de Sida Info Service ; son journal est le témoin de son amour révolté de la vie


créé par Victor Levin, avec Andrea Riseborough, Domhnall Gleeson, Aisling Bea, Aimee Lou Wood

de et avec Paola Cortellesi

de Charlotte Regan, avec Harris Dickinson, Lola Campbell, Alin Uzun

de Jack Thorne avec Jodie Whittaker, Aimee Lou Wood, Robert Carlyle, Rory Kinnear, Stephen McMillan